04/09/2006

Le territoire des Apaches

 

Le territoire des Apaches

A cheval sur le sud des Etats-Unis et le nord du Mexique, depuis les montagnes Santa Rosa, en Californie, jusqu'au cours de la Pecos, au Texas, s'étend une province géophysique justement nommée Basin & Range : c'est une alternance de bassins et de chaînes de montagnes discontinues, sensiblement parallèles à un axe nord-sud, qu'un géographe a comparé à un armée de chenilles en marche vers le Mexique. Les mouvements des plaques tectoniques, en étirant la croûte terrestre, façonnent ce paysage depuis plus de vingt millions d'années.

Le fond des bassins, remplis de sédiments, est parfois au-dessous du niveau de la mer. Dans ce climat désertique, l'eau suffit rarement à former une rivière qui en déborde : elle stagne, s'infiltre ou s'évapore, mais son éphémère existence donne vie à une myriade de plantes et d'animaux. Beaucoup de végétaux fleurissent, sèment leur graines et meurent. Mais l'eau infiltrée reste parfois très proche de la surface : les indiens savaient très bien où creuser pour s'abreuver, là où d'autres auraient perdu la vie. Les arbustes les plus coriaces puisent l'eau nécessaire à leur survie dans cette nappe phréatique, se développent ou se résorbent au rythme des années humides ou sèches. D'autres, comme le cactus saguaro, absorbent en une ondée quelques centaines de litres qu'ils stockent dans leur chair spongieuse, pour " subsister jusqu'à la saison nouvelle ". En plusieurs endroits, le magma est remonté par des fissures et s'est épandu sans explosion volcanique : sur la surface sombre et chaotique de ces lacs de lave figée, on voit renaître une végétation.

Les montagnes sont hautes : la plupart dépassent 2500 mètres, parfois 3000. Certaines ont un noyau granitique, recouvert par endroits de roches sédimentaires. Beaucoup sont d'origine volcanique, formées de basaltes et d'accumulations de cendres. En altitude, froid et précipitations suffisent pour que des stations de ski aient pu s'installer, à quelques dizaines de kilomètres seulement du désert brûlant des bassins. Présence ou absence d'eau, température, exposition, altitude, pente et roche du substrat composent une étonnante diversité de climats et de biotopes.

Du fond plat et dénudé des bassins, en quelques heures de marche, on passe à la roche nue de pics escarpés. Buissons de créosote plusieurs fois millénaires, yuccas, herbe à serpents et armoise cèdent peu à peu la place aux genévriers et aux pins pignons. Les touffes d'herbe clairsemées deviennent prairie. Ici ou là, les membres rouges d'une madrone se détachent sur le fond sombre des pins. Plus haut viennent les ponderosas, les épiceas, puis les sapins de Douglas. Dans les vallons protégés du soleil, où cascade parfois un ruisselet intermittent, sous l'ombre de chênes et de platanes, le vert tendre des fougères couvre les pentes. Ici ou là, une clairière retient assez d'eau pour une pâture ou quelque culture.

La province des Chaînes et Bassins cerne la Région des Plateaux par l'ouest, le sud et l'est. Mince et fragile sous le Basin & Range, la croûte terrestre s'est faillée et rompue. Sous le Plateau du Colorado, elle est massive, rigide et les mouvements tectoniques ont eu sur le paysage un effet limité : ici un renflement, une succession de collines, là un volcan ou un laccolite, quand le magma n'a pas percé, mais a élevé une montagne. Entre les deux régions, la rupture est brutale : par endroits, le Plateau est 1500 mètres au-dessus du désert.

La Zone de Transition est torturée, faite de ravines, de gorges étroites, de montagnes nées de blocs détachés du Plateau ou, au contraire, élevées par les intrusions volcaniques. Les routes, sauf en quelques vallées, sautent de virage en virage et rendent le franchissement lent et pénible, même pour les conducteurs aguerris. Des volcans ont percé dans les failles. Certains ont formé de véritables montagnes : ainsi les San Francisco et les White Mountains, comme deux piliers, semblent supporter l'arc du Plateau dans l'Arizona. D'autres, plus petits, isolés, ne restent que des cheminées lavées par l'érosion, d'où partent de longues digues, dressées comme des crêtes sombres au-dessus d'un plumage d'herbe. En plusieurs endroits, les eaux brûlantes venues des profondeurs de la terre ont lentement déposé des veines de minerais précieux, or ou argent, ou de cuivre plus commun. Ici où là, un gisement de grenats ou de turquoise excite les convoitises.

Quelques cours d'eau coulent dans ces déserts. A l'ouest, frontière entre l'Arizona et la Californie, le Colorado, freiné par les barrages et pompé par l'irrigation, était autrefois un fleuve puissant et capricieux que l'on ne traversait pas sans risque. A l'opposé, la Pecos, en dehors des périodes de crue, se passe en trois bonds d'un cheval. Entre les deux, le Rio Grande, descendu des Rocheuses, fend le Nouveau-Mexique en son milieu et marque la limite orientale du Plateau du Colorado. La Gila, née au Nouveau-Mexique dans les contreforts du Plateau, traverse l'Arizona d'est en ouest et rejoint le Colorado à Yuma. La Pecos est à la frontière des Grandes Plaines : à l'est, plus de montagnes. A l'opposé, en Californie, le désert du Colorado oppose aux voyageurs cent quarante kilomètres de désert brûlant et nu : on y a vu des voitures, prises dans une tempête de sable, en revenir sans peinture et leur vitres dépolies !

Des confins du Mexique au nord du Plateau, des indiens vivent dans la région depuis des millénaires : les archéologues les nomment Hohokams, Salados, Sinaguas, Mimbres, Mogollons, Anasazis… Quelques siècles avant l'époque historique, les groupes recomposent des tribus nouvelles, installées sur le Plateau du Colorado : elles deviendront les Pueblos que rencontrent les premiers explorateurs espagnols. Les Navajos, venus du Canada vers la fin du XIVme siècle, s'installent dans les mêmes parages et apprennent de leurs prédécesseurs l'agriculture puis, des Espagnols, l'équitation, l'élevage et le tissage.

Les Apaches viennent des mêmes abords du lac Athabasca, à la même époque que les Navajos. Ils s'installent à l'est et au sud du Plateau : Lipans et Jicarillas, chasseurs de bisons, vont dans les Plaines et les montagnes de l'est du Nouveau-Mexique. Les Mescaleros, mangeurs des racines de l'agave, mescal en espagnol, occupent les reliefs de l'est du Rio Grande, Guadalupe et Davis Mountains du Texas, Sierra Blanca et Sacramento au Nouveau-Mexique. Les Chiricahuas s'installent à l'ouest du fleuve : l'été, dans la montagne, ils plantent courges et haricots. Lorsque la mauvaise saison rend la vie trop dure en altitude, ils descendent vers le désert. Dans leur économie, l'agriculture est subsidiaire : ils vivent de chasse, de cueillette et surtout du pillage de leurs voisins, les Pueblos d'abord, puis les Espagnols lorsque ceux-ci s'implantent dans la vallée du Rio Grande, au début du XVIIme siècle.

Aguerris dès leur plus tendre enfance, rudes à l'image du territoire, ils supportent plus longtemps qu'aucun autre le froid, la chaleur, la soif, la faim, la fatigue, l'épuisement. Ne dira-t-on pas que, là où un Américain abandonne son cheval épuisé, un Mexicain lui fait faire cinquante kilomètres de plus, et un Apache cinquante encore, et puis le mange ! Sans villages fixes, sans champs travaillés auquel s'attacher, capables de disparaître dans les montagnes tourmentées qu'ils sont seuls à connaître pour resurgir quelques jours plus tard, quelques centaines de kilomètres plus loin, ils sont souvent vainqueurs dans le concours de ténacité qu'ils livrent à l'armée mexicaine. L'arrivée des Américains va changer la donne.

Les Mexicains n'ont jamais été très nombreux. Las Cruces, Socorro, Albuquerque ne sont guère que des haltes sur la route d'El Paso à Santa Fe. La capitale elle-même est une ville subalterne aux confins de l'Empire. En dehors de la vallée du Rio Grande, il n'y a que quelques mines et de rares villages, héritiers des missions. La population dispersée des ranchos, insignifiante, est une proie facile. Pendant plus de vingt ans, les Américains, installés à Taos et Santa Fe, se mêlent à la population hispanique. Ils vivent d'un négoce organisé entre les Rocheuses et les Etats de l'Est, dont la piste de Santa Fe est l'épine dorsale. En 1847, la guerre contre le Mexique puis, l'année suivante, la découverte d'or en Californie les amènent soudain en un flot quasi continu. Certains restent dans la vallée du Rio Grande ; la plupart continuent vers le Pacifique.

A quand remonte le contentieux ? Qui, le premier, a assailli et incendié le village des autres, tué femmes et enfants ? Apaches, Mexicains ? En tous cas, maintenant qu'ils sont là, les Yankees n'ont pas l'intention de laisser troubler leur activité par quelques indiens pillards qui, de surcroît, scalpent, torturent et assassinent ! La guérilla continue. Les indiens les plus proches de la vallée du Rio Grande, les plus exposés, sont bientôt amenés à composition par la famine et l'armement supérieur des troupes aémricaines aidées par les Pueblos, ennemis de toujours des Apaches : les Jicarillas sont réduits en 1854, les Mescaleros en 1862.

A l'ouest du fleuve, la situation est différente : il n'y a pas grand chose ici pour attirer les colons. Montagnes abruptes et bassins arides ne sont guère propices à l'élevage : on trouve ailleurs, tout aussi libre de droits, du terrain meilleur et plus proche des marchés urbains. Seules les mines de Santa Rita, près de l'actuelle Silver City, amènent quelque population. Depuis 1849, bon nombre d'émigrants pour la Californie passent par le sud de l'Arizona et, à partir de 1858, la diligence traverse le territoire des Chiricahuas.

Les Mimbreños vivent au Nouveau-Mexique, dans les contreforts du Plateau, les Sierras Mogollon et Mimbres, et dans les Black Mountains. Depuis leur arrivée, en 1846, Dasoda-Hae, leur chef, observe les Américains. Les Espagnols le nomment Mangas Coloradas. Proches de la frontière du Mexique, les Chokonens, commandés par Cochise, occupent les montagnes tourmentées de l 'Arizona. Un chaîne porte aujourd'hui le nom des soldats : les Dragoon Mountains. L'autre, longue de soixante kilomètres et large de trente, dont le pic le plus élevé atteint presque 3000 mètres, celui des Apaches : ce sont les Chiricahuas Mountains.

carte des territoires apaches

Au nord, entre les Chiricahuas et la montagne Dos Cabezas, passe la piste de Californie, " the Old Spanish Trail ". Tout naturellement, le col est nommé Apache Pass. La compagnie de diligences de John Butterfield, l'Overland Mail, y a établi un relais près d'une source. En 1861, le sous-lieutenant Bascom, frais émoulu de West Point, y attire Cochise dans un guet-apens : le chef s'échappe, mais reçoit un coup de baïonnette au genou. La guerre est déclenchée. L'année suivante, à Apache Pass, allié à Mangus Colorado, Cochise attaque des soldats de l'Union venues de Californie. Mangus est blessé, Cochise retraite devant les tirs d'obusiers. Un mois plus tard, les Américains établissent Fort Bowie pour surveiller le col, protéger les quelques colons de la région et le passage de la diligence. Le fort, déplacé en 1869, subsistera jusqu'en 1894, après la reddition de Géronimo.

Alors que les Dragoon, surnommées " Forteresse de Cochise ", sont granitiques, les Chiricahuas sont formées d'un grand amas de cendres volcaniques soudées par la chaleur. Au nord de la montagne, vingt-sept millions d'années d'érosion ont creusé, dans son versant occidental, un paysage étonnant : les Apaches l'appelaient " Région des pierres dressées ". C'est un grand champ de quilles grises, hautes de plusieurs dizaines de mètres, ici concentrées, ailleurs dispersées, là de niveau, comme un dallage largement disjoint, plus loin en escalier. Lorsqu'ils sont fatigués de décrire des huits dans l'espace, les busards dindons s'y postent. Leur nid y est à l'abri des prédateurs.

Plusieurs sentiers quittent le sommet de ce labyrinthe. L'un s'enfonce dans un vallon pentu où, rapidement, l'ombre tamisée des feuillus succède aux rayons brûlants du soleil. Un ruisseau gargouille en aval du chemin. Les ours noirs s'y abreuvent, et les biches à queue blanche, et les hardes de pécaris, nommés javelinas dans la langue espagnole. Le sentier passe le ruisseau et remonte vers " Heart of Rocks ", le cœur du labyrinthe de pierre. A l'écart de l'eau, le serpent à sonnette prend son affut au milieu des rocailles. C'est une espèce particulière à la montagne : sa robe est jaune et sa queue noire.

Apache Pass est à près de 2300 mètres d'altitude, mais quelques kilomètres suffisent pour rejoindre la terre sablonneuse des bassins, la playa de Willcox, un étang intermittent qui, de longs mois durant, se résume à un fond sec de terre brune, mais où les pluies saisonnières amènent assez d'eau pour attirer les grues migratrices. Quatre-vingt kilomètres au sud-ouest, entre désert et montagne, l'Empire Cienega, une prairie humide de plus de 200 km2, profite de près de quarante centimètres de précipitations par an. Ici, il y a de l'eau toute l'année ! Les grands cotonniers poussent au bord du ruisseau, les chênes aux flancs des collines. Certaines herbes dépassent un mètre cinquante. Il semble presque que toute vie animale s'est concentrée ici ! Poissons, reptiles, mammifères foisonnent dans ces deux ranches assemblés, devenus espace public en 1998.

Cette étroite proximité géographique entre montagne et désert, cette influence soudaine et si localisée de l'eau, ces paysages sauvages délaissés par la civilisation sont caractéristiques du sud-est de l'Arizona. Les Chiricahuas ne vivent plus ici : la plupart, depuis plus de cent ans, sont dans les réserves de San Carlos et Fort Apache, sur le versant méridional du Plateau du Colorado.

15:50 Écrit par gisella56 dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : l_aigle_et_le_bison |  Facebook |

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