22/08/2006

3. Louis-Hector de Callière (1646-1703), artisan de la Grande Paix

Il aura vraisemblablement fallu attendre ce début du troisième millénaire pour situer à leur juste place dans notre histoire la Grande Paix de 1701 ainsi que celui qui en fut le principal artisan. La plupart des auteurs de nos traditionnels manuels d’Histoire du Canada ont en effet traité cet événement comme un épiphénomène, sinon comme un fait divers, voire un épisode de la petite histoire de Montréal. Quand ils rappellent le nom de Callière, ils n’accordent ordinairement que quelques lignes aux cinq années de son gouvernement comme gouverneur général de la Nouvelle-France.

La volumineuse Histoire du Québec publié sous la direction de Jean Hamelin ne se permet qu’une furtive allusion à ce traité de paix et ne mentionne nulle part le nom de Callière. Dans la magistrale Histoire générale du Canada dont l’édition française fut publiée sous la direction de Paul-André Linteau, Christopher Moore met bien en relief l’importance politique du traité de paix (p. 119), mais il passe également sous silence le nom de Callière. Groulx range ce dernier, il est vrai, parmi «les plus grands esprits de la colonie» (p. 119), mais à propos de la Grande Paix, qu’il expédie en trois lignes, il affirme que Callière n’a fait que «recueillir le bénéfice de l’heureux dénouement» (p. 144) des négociations entreprises par Frontenac. Le Précis d’histoire du Canada qu’ont potassé des générations d’étudiants du cours classique, se borne à signaler, sans mentionner Callière, «que la guerre contre les Iroquois ne se termine qu’en 1700 (sic) par la grande assemblée de Montréal» (p. 61). Marcel Trudel rappelle, mais sans insister, «la paix générale signée à Montréal en 1701 entre les Amérindiens des Grands Lacs» (p. 78). Cette liste pourrait facilement s’allonger. L’importance de l’événement n’avait pourtant pas échappé à F.-X. Garneau: «Nos historiens n’ont pas assez apprécié les conséquences de ce grand acte, qui nous donna une influence considérable sur toutes les nations indigènes, en établissant entre elles et nous une espèce de droit international. La politique française éleva en quelques jours des barrières qui subsistèrent un demi-siècle, et qui n’auraient jamais été renversées si la France avait eu, en 1755, les vaisseaux et les habiles officiers de mer qui assurèrent le triomphe de la révolution américaine vingt ans après» (II, p. 149).

Il ne semble pas que le premier, de même que le deuxième centenaire de la Grande Paix aient donné lieu à des célébrations particulières. En 1801, un demi-siècle après la Conquête, les nouveaux maîtres de la colonie n’étaient guère enclins à célébrer les hauts faits du régime précédent, les eussent-ils même connus. Ceux de nos compatriotes qui émergeaient lentement de l’anonymat, à la faveur de la Constitution de 1791, étaient absorbés par des préoccupations politiques et sociales qui engendreraient la bourgeoisie et le nationalisme canadien-français. Un siècle plus tard, la Grande Paix n’a guère trouvé plus d’échos, semble-t’il. Les journaux du temps ne paraissent pas avoir rapporté quelque cérémonie commémorative que ce soit. Quant à la Société historique de Montréal, le seul organisme, à cette époque, en mesure de promouvoir une telle célébration, elle perdait, en 1901, celui qui en avait été le président durant 42 ans, l’abbé Hospice-Anthelme Verreau. Les procès verbaux de cette année ont mystérieusement disparu des archives, mais il est permis de supposer qu’outre les bouleversements internes causés par ce départ, l’ignorance et l’indifférence avaient creusé un profond fossé (qui n’est toujours pas comblé) entre la population blanche et celle que l’on qualifiait communément de «sauvage». L’année 2001 aura donc marqué un progrès par rapport aux siècles précédents, même si les fêtes de ce tricentenaire n’auront pas trouvé dans l’opinion les résonnances et les réponses que les organisateurs ont sans doute souhaitées.

Pour notre part, après avoir tenté, dans un premier article1, de situer les enjeux de ce chef-d’œuvre de diplomatie et, dans un deuxième2, de retrouver Montréal en 1701, nous nous efforcerons d’esquisser le profil de l’homme considéré aujourd’hui comme le principal artisan de cette paix qui devait assurer l’avenir de la colonie.

Le troisième gouverneur de Montréal

Celui qui devait terminer sa carrière comme le douzième successeur de Champlain au gouvernement de la Nouvelle-France est né en Normandie d’une famille originaire d’Angoulème et ennoblie depuis la fin du 15e siècle. Son père, Jacques, militaire de carrière, accéda au rang de maréchal de camp dans l’armée du roi et fut nommé, en 1644, deux ans avant la naissance de Louis-Hector3, gouverneur de la ville de Cherbourg. Homme cultivé, il publia plusieurs livres et fut l’un des fondateurs de l’Académie de Caen.

Louis-Hector eut deux sœurs et un frère aîné, François, qui héritera du titre de marquis. Il fit carrière dans le corps diplomatique, joua un rôle important dans les négociations du traité de Ryswick, fut élu à l’Académie française, devint l’un des quatre secrétaires de Louis XIV et, en 1701, fut choisi «le secrétaire qui avait la plume»: il imitait parfaitement l’écriture du roi et ce dernier lui reconnaissait le talent d’exprimer parfaitement sa pensée.

À l’âge de 18 ans, Louis-Hector choisit la carrière des armes. Il ne semble pas avoir partagé l’attrait de son père et de son frère pour les belles-lettres, mais il était doué d’une vive intelligence et la vie militaire lui inculqua un rigoureux sens de la discipline et de l’ordre de même que l’habitude du commandement. En 1684, âgé de 38 ans et célibataire, il est capitaine quand le roi le nomme gouverneur de Montréal, de préférence à Charles Le Moyne, qui convoitait ce poste (Rumilly, p. 223).Il remplaçait François-M. Perrot, qui avait lui-même succédé à Chomedey de Maisonneuve, en 1669. La position de son frère à la cour a pu aider, auprès des Sulpiciens, seigneurs de Montréal, à faire agréer ce choix du roi. On peut toutefois s’interroger sur les motifs qui ont poussé Louis-Hector à s’exiler dans une petite bourgade de 500 habitants sur une île perdue au milieu des forêts canadiennes:
 

Louis-Hector de Callière
se couvrir de gloire à la guerre contre les Iroquois et mériter d’autres galons ? Espérer accéder un jour au prestigieux poste de gouverneur général de la Nouvelle-France ? Doit-on simplement affirmer, avec Jean Bruchési (p. 169) que ses qualités le désignaient pour ce poste périlleux ? Il semble cependant certain, comme la suite le démontrera, qu’il n’a pas cherché à venir s’enrichir, comme tant d’autres, par la traite des fourrures.

De Callière débarque à Québec en septembre de 1684. Il a fait la traversée sur un navire de la marine royale, avec quatre compagnies (200 soldats) et leurs officiers ainsi que deux compagnons de voyage, explorateurs expérimentés: Henri de Tonty et le Sieur de La Forest (Leclerc, p. 29). Ces gens étaient associés à Cavelier de La Salle et possédaient une solide connaissance du pays, des Amérindiens, de leurs guerres et de leurs rituels diplomatiques, des coulisses du gouvernement de la colonie, de la vie à Ville-Marie, etc. Au cours des longues semaines de la traversée de l’Atlantique, Callière a interrogé ces compagnons de voyage. Il a soigneusement noté les observations qu’il a retenues de ses conversations et les a comparées aux notes qu’il avait consignées avant son départ, comme font tous les fonctionnaires avant d’assumer de nouvelles responsabilités.

En mettant pied à terre, les voyageurs apprennent le honteux traité que La Barre vient de conclure avec les Iroquois. Une expédition mal conduite contre ces derniers avait mené les troupes françaises décimées par la maladie et le manque de vivres dans une petite baie au sud du lac Ontario qui portera désormais le nom de l’Anse de la Famine.
Forcé de négocier avec des ennemis qui voient à quelle degré de faiblesse et de dénuement ses troupes sont réduites, La Barre a accepté une paix déshonorante en livrant notamment à la vengeance iroquoise la nation des Illinois, alliée des Français. (Garneau I, p. 365). La Forest et Tonty, qui doivent se rendre dans la région des Grands Lacs et la vallée du Mississipi, mesurent les difficultés que ce traité leur causera et ne se privent pas de s’en plaindre. Pour cette énorme bourde, qui couronne trois années d’une administration médiocre et maladroite, La Barre, alors âgé de 62 ans et plein d’infirmités, fut révoqué et les clauses de son traité dénoncées par Versailles en dépit de ses efforts pour se justifier. Anxieux de se rendre au plus tôt à son poste de Ville-Marie, de Callière doit auparavant se présenter à ce gouverneur général. Au cours des quelques mois qui suivent, il révèle les principaux traits de sa personnalité: intelligence, diplomatie, efficacité et droiture.
 

Joseph-Antoine Le Febvre de la Barre, gouverneur de la Nouvelle-France de 1682 à 1685

Le gouverneur de Montréal partageait l’indépendance juridique des seigneurs et propriétaires de l’île. Gustave Lanctôt (p. 56,57) cite un document qui «établit nettement que Montréal possédait une autonomie qui l’égalait pratiquement à Québec» et il affirme que Montréal traitait avec Québec «de puissance à puissance, sur un pied de complète égalité». Les gouverneurs généraux de la Nouvelle-France acceptaient mal cette autonomie et tentèrent par tous les moyens de soumettre les gouverneurs de Montréal à leur autorité. De Maisonneuve (1642-1669) et Perrot (1669-1684) ont dû défendre, parfois âprement, leurs prérogatives. La rivalité entre Québec et Montréal ne date donc pas d’hier.

Conciliant les instructions qu’il a reçues du ministre avec les conversations qu’il a eues au cours de la traversée et ce qu’il apprend en arrivant à Québec sur l’état de la colonie vis-à-vis des Iroquois, de Callière nuance les modalités de cette autonomie. D’une part, Ville-Marie n’est plus «la folle entreprise» missionnaire lancée il y a 42 ans par un groupe de mystiques. Ce bourg d’environ 500 habitants est un important centre de traite, la plaque tournante des explorations vers l’ouest et le golfe du Mexique et un cantonnement militaire. D’autre part, après une douzaine d’années d’une paix qui leur a été imposée en 1667, les Iroquois ont recommencé leurs escarmouches contre la colonie, irrités par les maladresses et les hésitations de La Barre, soudoyés et armés par les Anglais d’Albany. Montréal est à l’avant-poste des attaques iroquoises. Callière comprend rapidement la futilité des querelles de juridiction en pareilles circonstances. Officier d’expérience, il juge que le salut de la colonie passe avant tout par la cohésion des forces et l’unité de commandement. Ses conversations avec La Barre, avant de se rendre à Montréal, ne peuvent être interprétées autrement. Le gouverneur général fut «impressionné par son expérience, sa prudence, son habileté» (Zoltvany, p. 118).

Il gagne d’autant plus rapidement la confiance de Denonville, successeur de La Barre, qu’il s’est rapidement adapté au style et aux méthodes de la guerre d’escarmouches contre les Iroquois. Après l’avoir vu à l’œuvre comme commandant de son avant-garde, durant l’expédition de 1685 en territoire iroquois, Denonville fut convaincu que cet officier possédait les qualités pour faire face aux difficultés que devait affronter le Canada. Il écrivit à Seigneley, ministre des colonies et de la marine, qu’il le considérait comme le militaire le plus compétent du pays (Zoltvany, p. 118) et obtint qu’il fut nommé «lieutenant-général», une commission qui faisait de Callière le commandant des forces armées de toute la Nouvelle-France en l’absence du gouverneur général. Pour sa part, Denonville étendit la juridiction du gouverneur de Montréal aux deux rives du Saint-Laurent jusqu’au lac Saint-Pierre.
 

Le marquis Jacques Denonville, gouverneur de la Nouvelle-France de 1685 à 1689.

Le militaire et l’administrateur

De Callière se préoccupa davantage des questions militaires et de la politique générale de la Nouvelle-France (Bertrand, p. 143), bien qu’il n’ait pas négligé ses fonctions de gouverneur de Montréal. Sitôt en poste à Montréal, il invita Denonville à venir l’installer officiellement, fit construire une palissade de troncs d’arbres autour de la ville4 (Rumilly, p. 226), promulgua des règlements sévères sur la sécurité de la population et fit savoir clairement qu’il n’accepterait aucun compromis sur la discipline. Fort de sa juridiction sur les seigneuries à l’extérieur de Montréal, il fit construire partout des forts et des fortins où les habitants pouvaient se réfugier en cas de danger (Roy, p. 91).

Les historiens s’accordent à louer la bravoure et la sûreté de jugement du gouverneur de Montréal, mais l’on sait peu de choses sur son appréciation des faits et gestes de Denonville (1685-1689). Que pensa-t’il de la «trahison» du fort Frontenac en1687, qui mena 36 Iroquois en France (Leclerc, p. 194), condamnés aux galères du roi ? Quelles leçons tira-t’il de la campagne de cet été 1687 contre les Tsonnontouans, des féroces représailles exercées par ces derniers, deux mois plus tard ? Quelles furent ses réactions durant les pourparlers de paix qui suivirent et la diabolique ruse de Kondiaronk, frustré d’avoir été tenu à l’écart des négociations5? Soldat discipliné, il ne discutait pas les ordres de ses supérieurs, mais sa vive intelligence et sa droiture de jugement lui faisaient voir les erreurs de stratégie ou de tactique à l’origine de ces ordres et son instinct de diplomate lui dictait la prudence de sa conduite. Il est certain que Denonville ne lui retira jamais sa confiance. En 1687, quand le roi envoya le marquis de Vaudreuil pour commander les troupes de la colonie, Denonville obtint que ce commandement fût partagé: de Callière serait à la tête des compagnies régulières et de la milice et Vaudreuil commanderait à la Marine (Leclerc, p. 103).Les rapports entre Callière et Vaudreuil ne seront jamais cordiaux (Rumilly, p. 279).

Sur la conduite de la guerre contre les Iroquois, il a lucidement tiré les conclusions qui s’imposaient des piètres résultats des campagnes de Denonville. Dès février 1685, moins de six mois après être entré en fonction, il avait acquis la conviction que la paix avec les Cinq Nations ne serait possible qu’après l’élimination des Anglais d’Albany et de New York (Rumilly, p, 228). Non seulement ces derniers fournissaient-ils les Iroquois en armes à feu et achetaient-ils leurs fourrures aux prix les plus élevés, mais ils les incitaient à la guerre contre les Français, se prétendaient maîtres de leurs territoires et déclaraient les Iroquois sujets de sa Majesté britannique. Quand il jugea le moment favorable, de Callière soumit un plan pour la conquête d’Albany et de New York à Denonville qui l’approuva et délégua même de Callière en France pour le soumettre au roi et le lui faire approuver. En gros, ce plan prévoyait qu’avec deux frégates qui bloqueraient le port et bombarderaient New York ainsi que 2000 hommes qui s’avanceraient à partir de Montréal, ces deux villes seraient facilement enlevées et l’immense territoire qu’elles contrôlaient deviendraient territoire français. De Callière s’embarqua à l’automne de 1688 et, au début de 1689 (Zoltvany, p. 118), fit approuver son plan par le roi qui lui promit les crédits nécessaires et décida même de le nommer gouverneur de ces deux villes conquises. Il rentrait au pays le 15 octobre 1689 (Roy, p, 93), en compagnie de Frontenac (Rumilly, p.239), qui ramenait les survivants du groupe d’Iroquois condamnés aux galères par Denonville. Le gouverneur de Montréal était donc absent au moment du massacre de Lachine et des autres sanglantes incursions iroquoises autour de Montréal. Rappelé en France et peut-être parce qu’il était privé de l’appui de son lieutenant-général, Denonville, affirme Garneau (I, p. 389) avait perdu la tête.

La personnalité de Callière, l’impression qu’il a faite à la Cour de Versailles et sans doute aussi le patronage de son frère François lui attirent le respect et la confiance de Frontenac, qui a appris à le mieux connaître au cours de la traversée. Les rapports entre les deux hommes seront empreints de respect sinon de cordialité. Callière trouvera le moyen de s’entendre avec le colérique et irascible gouverneur qui s’est brouillé avec à peu près tout son entourage. Il n’est pas dupe des procédés de Frontenac, pressé de s’enrichir du commerce des fourrures et de la vente de l’eau-de-vie aux Indiens, mais une fois encore, le soldat discipliné et le diplomate en lui prendront le pas sur toutes autres considérations.
Frontenac réclamera du ministre les fonds qui permettront à Callière de construire sa résidence, son «château», sur la pointe de terre qui porte aujourd’hui son nom (Massicotte, p. 183); il appuiera la candidature de Callière à l’obtention de la Croix de Chevalier de Saint-Louis, en 1694, bien qu’il ne devait lui-même l’obtenir que trois ans plus tard.
 

À son départ de France, le premier objectif fixé à Frontenac était la concrétisation du plan de Callière pour la conquête d’Albany et de New York. Il avait également pour mission, comme ses prédécesseurs, d’amener les Iroquois à conclure un traité de paix, par la négociation ou par la force si nécessaire. Empêtré dans ses guerres contre l’Angleterre, l’Espagne, la Bavière et les Pays-Bas, Louis XIV décidera de ne pas donner suite au projet de conquérir Albany et New York. Mais avant que cette décision ne lui soit communiquée, Frontenac autorise quelques incursions des forces combinées canadiennes et indiennes alliées contre des établissements de la Nouvelle-Angleterre. Ces raids d’une cruauté parfois révoltante provoquent la rage des Anglais qui jurent de détruire la Nouvelle-France. Après avoir conquis l’Acadie, Phipps tente en vain d’investir Québec, à l’automne de 1690. De Callière, avec ses troupes, s’est porté à la défense de la capitale.

Quant au second objectif, Frontenac entreprend d’abord des négociations avec les Cinq Nations, malgré les réticences de Callière (Zoltvany, p. 119), qui possède toujours sa commission de lieutenant-général. Il estime en effet et l’avenir lui donnera raison, que les Iroquois ne négocient pas de bonne foi. Ils ne veulent que gagner du temps pour amasser des fourrures, les échanger aux Anglais contre des armes, refaire leurs forces, neutraliser les tribus alliées des Français et se lancer dans un combat à finir contre la Nouvelle-France. Frontenac se rend finalement aux arguments de Callière. Il envoie d’abord une expédition faire des ravages au pays des Agniers et, à l’été de 1696, à la tête de 2000 hommes et en compagnie de ses principaux officiers dont Callière, il se rend au sud du lac Ontario saccager les territoires des Onneiouts et des Tsonontouans, portant ainsi «un rude coup au moral des Iroquois» (Zoltvany, p. 119). Cet acte de force a des résultats bénéfiques: les nations amérindiennes alliées des Français reprennent confiance (C’est en ce temps-là que Kondiaronk reçoit le baptême), les Iroquois deviennent moins arrogants et la craintes de nouvelles représailles les rend plus conciliants durant les négociations.

En février 1698, des délégués anglais d’Albany apportent à Frontenac la nouvelle du traité de Ryswick, signé en septembre 1697. Cette paix mettait fin à la guerre de la Ligue d’Augsboug, en Europe et,
de ce côté-ci de l’Atlantique, reconnaissait comme possessions françaises le bassin des Grands Lacs, la vallée du Mississipi, la côte nord de l’Atlantique. L’Angleterre ne retenait que le poste de traite d’Albany. Cettre nouvelle apporte une joie momentanée à Québec (Rumilly, p. 278). Frontenac songe à doubler cette paix d’une entente franco-iroquoise et même d’une paix générale englobant toutes les nations amérindiennes. Il n’aura pas le temps de la réaliser, puisqu’il meurt en novembre de la même année.
 

L'expédition du gouverneur Frontenac vers Cataracoui.
Dessin de C.W. Jeffreys, ANC

De Callière ambitionne de succéder au gouverneur défunt, mais l’intendant Champigny et le marquis de Vaudreuil estiment également que ce poste leur revient. Champigny choisit finalement d’appuyer Vaudreuil contre de Callière. Chacun a son clan, des protecteurs à la Cour et délègue des émissaires en France, via la Nouvelle-Angleterre, puisqu’on est en hiver et que la paix est faite avec les Anglais. L’envoyé de Callière arrive le premier à Versailles et avec l’appui du frère de ce dernier, obtient la nomination convoitée, le 20 avril 1699. Le 28 mai suivant, Vaudreuil est nommé gouverneur de Montréal et commandant de toutes les troupes de la Nouvelle-France. Avec de Callière, «plus soldat qu’administrateur» (Rumilly, p.274, soumis à l’autorité du gouverneur général et de l’intendant, le titre de gouverneur de Montréal a perdu de son importance.

Bien que tenu de résider officiellement à Québec, Callière conservera son «château» de Montréal et en fera le centre des rencontres et des pourparlers qui ont précédé, accompagné et suivi la Grande Paix de 1701.

L’homme

Alors qu’il assistait à la messe, en la fête de l’Ascension, M. de Callière fut pris de vomissements. Transporté au château Saint-Louis, il décédait deux jours plus tard, le 26 mai 1703, à l’âge de 56 ans. On sait qu’il était obèse (Groulx, p. 141), qu’il souffrait depuis longtemps de la goutte (Zoltvany, p. 118) et «d’une autre incommodité qui l’empêchait de s’asseoir» (Zoltvany, p. 119), mais les circonstances de sa mort rapide et prématurée laissent entendre qu’il était atteint de maux plus graves encore. Sans doute, l’intendant Champigny exagérait-il quand, pour s’opposer à sa nomination comme gouverneur général, il écrivait à la Cour que Callière serait incapable de prendre la tête d’une armée, étant au lit toute l’année (Zoltvany, p. 119), il n’en demeure pas moins que ses dernières années ont été marquées par une santé défaillante.

Ce piètre état de santé a sûrement influé sur son humeur mais il a également montré sa force de caractère. Peu liant de nature, il avait acquis de la discipline militaire une attitude rigide et sévère6 que ses fréquentes crises de goutte transformaient en humeur maussade. Sous ces dehors rébarbatifs, se cachait toutefois un homme de cœur, comme en témoigne Sœur Marie Morin (p. 247). En 1695, au lendemain de l’incendie de l’Hôtel-Dieu de Montréal, le gouverneur réunit les notables de la ville pour les inciter à la générosité envers les Hospitalières. Rappelant son exhortation, Sœur Morin ajoute ce commentaire: «Tout cela accompagne de l’eloquance qui luy est naturelle estant d’ailleurs vivement touché de nos pertes, ce que plusieurs personnes remarquerent avec etonnement, ne le croyant pas beaucoup dans nos interets».

Ses ennemis, Champigny et La Potherie en particulier, le représentent volontiers comme odieux, dur et insensible (Zoltvany, p.119) et l’on peut croire que ce soldat respectueux de la hiérarchie et rigoureux sur la discipline ait mal toléré l’insoumission ou une opposition même latente. Champigny et La Potherie demanderont d’ailleurs leur rappel en France (Rumilly, p. 285). S’il était peu aimé, il savait inspirer la confiance. La population se sentait en sécurité avec ce soldat d’une intégrité reconnue (Roy, p. 94), pointilleux sur l’ordre, le détail, la discipline (Rumilly, p. 233). Gédéon de Catalogne va même jusqu’à affirmer que Callière est «le seul qui tient son gouvernement dans le devoir et en qui nos Sauvages alliés ont beaucoup confiance» (Rumilly, p. 237).

Comme la plupart de ses contemporains parvenus à quelque dignité, il était imbu de son importance et soucieux à l’extrême du décorum. L’affaire du prie-Dieu et celle du «salut de la pique» nous donnent un aperçu de cet esprit chatouilleux. Dans le premier cas, de Callière, gouverneur de Montréal, tient mordicus à placer son prie-Dieu en face de l’autel, à la chapelle des Récollets de Montréal, malgré l’interdiction de l’évêque Saint-Vallier, qui prétend qu’un pareil honneur n’est dû qu’au gouverneur général, et devant l’obstination de Callière, l’évêque va même jusqu’à interdire aux Récollets de célébrer la messe dans leur chapelle (Jenkins, pp. 92, 93; Rumilly, p. 266). Dans l’autre cas, Callière, au lendemain de la mort de Frontenac, se prévaut de sa commission de lieutenant-général pour assumer la fonction de gouverneur général par intérim. Lors d’un défilé militaire, il exigea de Vaudreuil et des autres officiers et malgré leurs protestations, qu’ils lui rendissent «le salut de la pique», un honneur dû aux princes et aux maréchaux de France. Vaudreuil et Saint-Vallier porteront leurs doléances et leurs protestations à Versailles pour ces usurpations de pouvoir.

Ayant renoncé à s’enrichir, comme Frontenac et tant d’autres, par le commerce plus ou moins illégal des fourrures, il a vécu modestement de son traitement. Après avoir obtenu des Sulpiciens la concession de la «la pointe» où il érigea son «château», il prétendit ne pas être tenu de payer aux seigneurs les droits de lods et de vente (Rumilly, p. 264), comme le commun des mortels et s’autorisa, de plus, à «prendre partout du bois sans demander au juge» (Rumilly, p. 268). La revendication de ces soi-disant prérogatives créa un malaise entre le gouverneur et les seigneurs de l’île.

Cet homme, que ses adversaires politiques jugeaient trop malade pour assumer la fonction de gouverneur général, a démontré, aussi bien avant qu’après sa nomination, qu’il avait l’énergie pour surmonter ses maux et l’étoffe d’un homme d’état. Rumilly (p. 286) a probablement raison d’affirmer qu’il aurait égalé le prestige de son prédécesseur, le flamboyant Frontenac, si la mort ne l’avait emporté. Au cours de l’expédition de juillet 1696 contre les Iroquois, au lac Ontario, Callière, à cheval, commande une partie des troupes pendant que Frontenac est véhiculé en chaise à porteurs. Devenu gouverneur général, il s’attache à la tâche de réaliser cette grande paix dont Fontenac avait eu l’idée mais dont il sera le seul et véritable maître d’œuvre. Il y travaillera sans relâche durant trois ans. Les problèmes à résoudre étaient énormes: règlement de la délicate question des prisonniers, neutralité des Cinq Nations en cas de guerre avec les Anglais, réduction de l’influence de ces derniers, rétablissement du marché des fourrures, etc. Il choisit et contrôle ses propres ambassadeurs, multiplie les réunions avec ceux des nations indiennes, se plie à leurs rituels diplomatiques, à leur type d’éloquence, ménage leurs susceptibilités. Tour à tour il use habilement d’amabilités, de présents, de menaces, de sarcasmes pour amener ses interlocuteurs à finalement s’entendre et conclure la paix. Ce traité ne sera toutefois pas la seule réalisation de son gouvernement. Familier avec les orientations, les subtilités et les intrigues de la politique coloniale française et désormais constitué en autorité, il exprimera à la cour de Versailles des vues lucides et fermes sur les problèmes de la Louisiane, la fondation de Détroit par Lamothe Cadillac, la conduite à tenir avec les nations amérindiennes, les Anglais, les coureurs des bois, etc. Ses vues ne seront pas toujours acceptées à la Cour, mais l’histoire pourra retenir que la France aura eu en lui l’un des plus fidèles et des plus désintéressés de ses représentants en Nouvelle-France. C’est ainsi que le juge F.-X. Garneau (2, p. 113): «C’était un homme qui avait une grande expérience des affaires du pays et qui était aimé des troupes à cause de son intrépidité. Il se recommandait par un jugement net, une intelligence ouverte, du désintéressement, beaucoup de probité et d’honneur».

À sa mort, les témoignages de regret furent unanimes. Le Père Charlevoix, parmi d’autres, écrivit qu’il «fut autant regretté que le méritait le général le plus accompli qu’eût encore eu cette colonie, et l’homme dont elle avait reçu les plus grands services» (Roy, p. 94). L’annaliste de l’Hôtel-Dieu de Québec a laissé de lui cette appréciation: «le sentiment de tous ceux qui connaissoient sa capacité est que nous ne méritions pas un tel gouverneur» (Zoltvany, p. 122). On ignore quel éloge funèbre lui rendit Mgr de Saint-Vallier, toujours ombrageux, qui l’avait soupçonné d’entretenir une relation illicite avec une dame de la haute société de Québec (Héroux et al., p. 128). Yves F. Zoltvany termine l’article qu’il lui consacre dans le Dictionnaire biographique du Canada par cet hommage non équivoque: «Jamais, au cours de l’histoire de la colonie, la monarchie française n’eut serviteur plus capable et plus dévoué». Célibataire, il légua tous ses biens à son frère François, à l’exception d’un legs aux Récollets, pour terminer la construction de leur couvent et partagea son argenterie ainsi que de sa garde-robe entre son secrétaire, son valet et son maître d’hôtel. À sa demande, il fut enterré dans la chapelle des Récollets dont il était syndic apostolique. Quant à son «château», E.-Z. Massicotte suppose (p. 186) qu’il fut loué, dès 1703, à Claude de Ramezay, qui remplaça Vaudreuil comme gouverneur de Montréal, avant qu’il ne construisît son propre château que nous pouvons toujours admirer en face de l’hôtel de ville. En 1711, l’exécuteur testamentaire de Callière le vendait à Jean Petit, trésorier de la marine (Rumilly, p. 308)7. Après la Conquête, la propriété fut morcelée, on construisit des quais à proximité du château, qui servit d’entrepôt et se détériora progressivement. Jacques Viger (1787-1858) se rappelait avoir vu ces ruines dans sa jeunesse (Massicotte, p. 182).

14:09 Écrit par gisella56 dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : l_aigle_et_le_bison |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.